Aujourd'hui, 9 août, des lambeaux de ciel bleu sont apparus et se sont cachés aussitôt, honteux, sans doute, et je les comprend, de ne savoir lutter contre les nuages gras, boursoufflés  de pluie qui en déversent les rideaux par intermitence...RIDEAU DE PLUIE

Rideaux...tout à fait cela...on voudrait pouvoir les soulever, éclairer la maison sombre, vidée des éclats de rire des petits...

En Bretagne chez Thomas, le temps passe aussi...la vie est dure en cette fin XVIIème

Nous l'avons vu Thomas Bequet, l'aieul de Philippe est "Bourrelier" et "Blanconier"

Voulant retrouver son parcours, j'ai vite découvert qu'un blanconier c'est, dans d'autres régions de France ce qu'on appelle un mégissier...

Un tanneur de peaux dirions nous ?

Oui...et non...

En effet, la mégisserie est un métier tout à fait particulier de l'industrie du cuir, aussi dur sans doute que celui de tanneur de grande peaux, le mégissier traitait "en blanc" les petites peaux (parfois achetées aux bouchers) pour approvisionner les artisans du cuir souple.

Elle emploit l’alun pour obtenir des peaux "mégis" douces et blanches utilisées dans la ganterie, la cordonnerie et la reliure de luxe 

Appelé "mégis" au Moyen-âge,  où l'alun est employé dans une solution d'eau, sel, farine, jaune d'œuf, huile d'olive, avec lesquels une pâte est faite qui est étalée sur la peau préalablement "confite" à au moins deux reprises.. 

On retrouve ce mode de tannage dit minéral, et sa recette, à quelques variantes près dans le manuscrit de Bologne, le Mappae et celui de Rosetti,  à l'aide d'alun natif est déjà utilisé par les Egyptiens, les Romains et certains peuples Celtes. Cependant l'origine précise reste inconnue.

Cette technique donne un cuir qui résiste peu à l'eau, mais d'une grande souplesse et d'une blancheur éclatante, (d'où l'appelation de blanconier) Il pouvait être teinté avec des matières tinctoriales à peu près comme pour les tissus, C'est lui aussi qui donnent les premières préparations au parchemin et au vélin avant qu'ils passent entre les mains du parcheminier.

Il a servi pendant des siècles à produire des cuirs souples de couleurs pâles

Le "blanconnier" naturellement, triait, nettoyait la laine et la vendait aussi. FILANDIERESans doute que sa Julienne peut aussi en tirer quelques profits en filant la laine

Il était donc à la fois un artisan et un marchand, formant une catégorie hybride difficile à penser dans le cadre des idéologies sociales du temps. 

Aussi la corporation, qui était pourtant peu nombreuse, se divisa-t-elle entre une oligarchie de négociants et une plèbe de pauvres maîtres. 

Les mégissiers prospérèrent probabement aux alentours de Lamballe producteur de parchemins d'une telle qualité que sa réputation allait jusqu'à Rome, le parchemin le plus apte à recevoir un texte calligraphié et enluminé, est préparé à partir de peaux d'animaux maigres, comme le mouton et la chèvre.Le plus beau parchemin étant le vélin, qui désigne les peaux des animaux mort-nés (veau, agneau, chevreau). Les manuscrits sur vélin étaient les plus rares et les plus chers... De nos jours encore, le vélin de veau est le seul support utilisé par les Juifs pour copier la Torah.

Les cuirs produits s’inséraient aussi dans les courants d’échanges atlantiques et se négociaient surtout à Bilbao, Lisbonne et les possessions coloniales portugaises. 

Ils formaient jadis une corporation fort ancienne, à qui il fut  donné dès 1270, des réglements qui nous sont parvenus. 

Au moment qui nous occupe, deux ans plus tôt en 1778 (1), Jacques Necker(2) avait ordonné une enquête sur la fabrication des cuirs en Bretagne 

C’est la première fois que l’« œil et la main de l’État » se fixent sur les activités des « blanconniers », tanneurs et corroyeurs, qui composent cette industrie du cuir, et dont les instruments de travail les plus emblématiques sont le couteau à lame courbe et la « lunette » destinée aux travaux de finition des cuirs.

Le roi veut connaître le nombre de ses « peuples », et leurs facultés contributives (autrement dit, productives) : c’est à cette aune que s’évalue sa puissance [...].

L’un des inspecteurs, Guilloton, souligne toute la difficulté de sa tâche en écrivant, au sujet des tanneurs que « tous ces gens n’écrivent point et ne sçavent ce qu’ils ont vendus, ni ce qui leur reste. Les seuls employés de la Régie Généralle pourroient donner ces comparaisons mais ils disent en estre empêchés par leurs commettants, ils ont constament refusé jusqu’aux noms et domicile des tanneurs ». 

Il termine ainsi son rapport «  il n’y a de tanneurs et de mégissiers que ce qu’il en faut pour préparer les cuirs nécessaires à la consommation de l’endroit. Ils ne vendent point ailleurs, aussi leur commerce est-il très borné. La plupart ne pourroit l’augmenter faute de fonds pour acheter des peaux ; du reste ces gens cultivent la terre, font tous les commerces ruraux et négligent leurs cuirs qui sont de la plus médiocre qualité ». 

Les sites concernés, anciens, se sont développés au cours du XV siècle et sont déjà mentionnés par Jean-Pierre Leguay dans ses travaux sur le réseau urbain breton. 

En premier lieu, on peut noter que la localisation des ateliers est inchangée depuis l’époque médiévale. Cette industrie polluante, malodorante, est reléguée, sans doute par contrainte mais surtout par nécessité, dans des sites extra muros, proches des cours d’eau.

Comme au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, les tanneurs de Dinan par exemple se concentrent ainsi dans la rue du Petit Fort et dans celle du Jerzual qui débouche directement sur la Rance.

On remarque par ailleurs, au travers des rôles de capitation qui constituent complément à l’enquête de 1778, d’importants écarts d’imposition entre une majorité de tanneurs qui ne s’acquittent que de quelques livres et une minorité de « marchands tanneurs » aisés, qui se limite parfois à un seul homme et dont on peut penser qu’elle contrôle le marché du cuir des lieux. L’aspect le plus frappant demeure la faiblesse des "jurandes"(3) du cuir.

IMAGE PARCHEMINOn note toutefois un certain appauvrissement dans l’éventail des productions puisque la parcheminerie de Lamballe a disparu alors qu’elle jouissait, semble-t-il, d’une grande réputation, qui allait au-delà des limites de la Bretagne et jusqu'au Vatican. Les parcheminiers paraissant s’être reconvertis dans la mégisserie aux XVII et XVIII siècles. 

L’inspecteur Libours dresse un bilan assez similaire "Des tanneurs et mégissiers que cet état présente il est bon d’observer qu’à peine y en a-t-il la moitié de bons, et très peu de riches, presque tous les mégissiers (qu’on appelle ici blanconniers) sont en même temps bourreliers et sont très pauvres."

Voilà...tout est dit sans doute...notre Thomas le bourrelier blanconnier, auquel "l'honorable famille" a cependant pris soin qu'il sache écrire et signer, n'est probablement pas très riche...

Peut-être... sachant écrire et compter, se charge-t-il de vendre lui même son travail... Henri Depors souligne d’ailleurs, à ce sujet, « la coïncidence fréquente des localités de tanneries avec des lieux de foire ». C'est vrai, St Cast  n'est pas si loin de Plélan où, Selon Guilloton, « ils vendent aux marchés de Plélan à des marchands de toutes les parties de la province qui portent ces cuirs chez eux pour les revendre ».

Ses journées sont d'autant plus longues et pénibles...

Il lui faut s'approvisionner en peaux brutes, en sel, en salicorne, en chaux et en alun  pour pouvoir exercer son art.

Car il faut 3,5 livres ou 4 livres de sel par « cuir vert », voire plus lorsque l’opération a lieu en hiver « en hyver, on est obligé d’employer quelques fois jusqu’à 8 ou 10 livres de sel par cuir, parce que les peaux ne sèchent que difficilement et que le danger de la putréfaction dure alors plus longtemps ».(4) 

Dieu merci...il n'y a point de gabelle en Bretagne...

Ses prédecesseurs ont eu la vie plus facile..avant 1760 absence quasi totale d'impôt sur les cuirs... seules de modiques « traites foraines », aussi appelées « droits d’entrée et de sortie », sont perçues par des bureaux organisés dans les ports par un édit d’Henri III de 1553.

Mais depuis 1760... du fait de la guerre de Sept Ans (1756-1763). L’édit du 9 août 1759 supprime tous les offices sur les cuirs, pour leur substituer un droit unique perçu au moyen de marques apposées sur les « cuirs verts », à la sortie des boucheries, puis lors de leur mise en fosse et dans leur retrait...

L’édit d’août 1759 prévoit justement des restitutions en cas d’exportation, même si celles-ci diminuent après 1772. Depuis, des dépôts de cuirs verts sont mis en place dans certaines villes portuaires comme Morlaix, Landerneau et Saint-Brieuc, où les tanneurs peuvent se les procurer contre des acquis à caution (5), c’est-à-dire des engagements d’exportation après tannage.

Certainement notre Thomas peut-il aussi tirer profit de cet avantage...

(1) Dominique Derrien, « L’œil sur la lunette », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 114-1 |  2007, mis en ligne le 30 mars 2009,  URL : ici

(2)Jacques Necker, financier et homme politique genevois du XVIIIe siècle. Après avoir fait fortune comme banquier à Paris et appuyé par le succès de ses essais en matière de politique économique, il est nommé par le roi Louis XVI comme directeur général du Trésor royal en 1776, puis des Finances, poste auquel il modernise l'organisation économique du royaume en s'opposant au libéralisme de ses prédécesseurs.Promu par la suite ministre d'état, très apprécié du peuple, son renvoi est l’une des causes déterminantes du soulèvement populaire du 14 juillet 1789. Il est aussi le père de l'écrivain Mme de Staël(Wikipedia)

(3)Jurandes:Charge de juré sous l'ancienne monarchie française conférée par élection à un ou plusieurs membres d'une corporation, choisis pour la représenter et défendre ses intérêts 

(4)l’Art du tanneur publié en 1764, Jérôme de La Lande

(5)Les marchandises soumises aux acquis à caution payaient les droits ailleurs qu’à leur bureau d’entrée, quelqu’un s’étant porté caution de ce payement.