Les métiers de notre arbre, le blanconier ou mégissier 2
Alors donc notre Thomas qui est "blanconier" ne travaille pas pour approvisionner sa bourrellerie... ce cuir souple utilisé aussi par les cordonniers, savetiers, selliers, relieurs et qui lui est nécessaire à cette activité est un cuir qui est produit par les corroyeurs...
La mégisserie qu'il professe est un "art" particulier qui emploie l'alun pour obtenir des peaux délicates, douces et blanches utilisées dans la ganterie, la cordonnerie et la reliure de luxe, elle prépare aussi le travail des parcheminiers, qui fut le seul support des copistes européens au Moyen Âge jusqu'à ce que le papier apparaisse et le supplante. À la fin du XIVe siècle, il est utilisé essentiellement pour la réalisation de documents précieux, d'imprimés de luxe ou encore pour réaliser des reliures.
Et surtout elle fabrique ces parchemins en peau de veau mort-né, d'une structure très fine, qui sont appelés vélins qui diffèrent des parchemins par leur aspect demi-transparent et sont fabriqués à partir de très jeunes veaux, les plus beaux et les plus recherchés provenant en général de fœtus.
Thomas ne roulait probablement pas sur l’or... même s’il gagnait bien sa vie.
L’essentiel de son capital macérait dans ses cuves en se bonifiant doucement comme le bon vin...
Les peaux représentaient donc une importante immobilisation d’argent entre l’achat des « peaux vertes » et la revente des « peaux mégies ». Cette immobilisation s’étendait sur plusieurs semaines.
Il avait donc constament des peaux en travail à différents stades de la transformation...
Bien des petits blanconniers qui achetaient quelques peaux à la fois ne pouvaient sans doute pas lutter contre les gros négociants qui achetaient les peaux de toute une année, avec une avance pour être sûr que les bouchers leur réserve la marchandise...
De tous temps il est obligé de se débrouiller pour trouver les peaux convoitées. Ainsi est-il souvent contraint de profiter de sa parenté ou de son voisinage pour obtenir des prix acceptables...
C'est son oncle, Gilles Bourdais(a), qui lui fournit le principal de la matière, c'est le frère de sa mère Françoise, dont la famille est boucher de père en fils...
Lorsque Thomas rentre les peaux il procède d'abord à leur salage, il les empile côté chair au dessus, évâille (0)le sel de guérande et les superpose en tas pour quinze jours environ...
Ce matin... il s'est levé à "la piqe dou jou, il ét cin z’oures"(1) sa julienne est déjà debout, elle avait ravivé le feu et préparé la peùs(2) du matin, il s'installa sur le banc en face de son arpète, le bassin fumant entr'eux, un gros morceau de beurre y fondait doucement, ils passèrent leur cuillère dedans, la ramenant doucement vers eux, la trempant dans le bol de lait cuit que la julienne avait préparé pour chacun d'eux ils mangèrent tranquillemnt jusqu'à plus faim...
L'apprenti se régalait...sa mère qui n'était pas riche, faisait de "la noce"(3)... elle avait beau faire tremper la farine d'avoine non blutée,la veille et la passer dans un sac de toile avant de la cuire...rien n'égalait la bouillie de la maîtresse au bon goût de beurre
La Julienne debout derrière eux, veillait à ce qu'ils ne manquent de rien en "tuchonant"( 4) la petite
Lorsqu'ils se levèrent de table, elle était déjà à son pétrin, c'était jour de cuisson au four banal, hier le Korn-Boud avait sonné pour prévenir les femmes, lorsque la trompe marine retentirait à nouveau, cela voudrait dire que le four serait prêt à être enfourné, toutes les femmes s'y rejoindraient, leurs pains à cuire sur une charette à bras, pendant "la qherie d’pain"(5)elles auraient quelques heures devant elles pour bavarder en filant la quenouille...
De retour avec ses beaux "tourtiaux" craquants et encore chauds, elle les rangera dans la claie en bois suspendue au plafond ainsi que les morceaux de lards et de viandes séchées...
Elle ne boulangeait pas tous les jours la Julienne, elle connaissait le proverbe "bellefille, pain frais et bois vert mettent une maison au désert..."aussi savait-elle que le pain rassis se mange moins vite que le pain frais !
Et puis en plus d'économiser la farine cela ménageait sa peine...
Thomas est déjà sorti dans la rosée du matin, Faet-y fré (6)l'estomac plein, il va pouvoir " yetr fezant"(7)
Il va jusqu'à sa cabane au ruisseau,à deuz qhulbutées touéiz encalées(8), la peau, c'est un métier humide !
Il débute sa journée par le rognage ou retaillage des peaux salées, il ôte les pattes, oreilles, queues et tétines
Elles sont ensuite immergées dans les padèles(9) remplies d’eau par l'arpète, l’hiver, elle est glacée ! Le reverdissage dure 48 heures pour les peaux salées, ils les enfoncent d'un côté et de l'autre, à l'aide du bouloir à grand manche, Il tâte celles qu’il a mouillées hier...
Pour elles, c’est bon. Il les sort, vide l’eau sale et remplit de nouveau la padèle avec de l’eau propre, de la chaux vive et de la cendre de salicornes(10).
Encore quelques jours et les peaux seront prêtes à être époilées et écharnées.
Une troisième padèle à maturité attend à côté
Thomas jure ! la salicorne...quand c'est mélangé à la chao, c'est une vrai saleté, les dais(11) même emmaillotés de chiffons, sont couverts de ferlace(12)
le mal ne guérit jamais...ce sont des roucheries(13) permanentes...
A huit heures ils s'arrêtent juste pour manger un morceau de pain beurré et avaler un lichon de mauvais cidre
C'est le moment de passer au délainage de la cuve suivante, avec la fermentation il s'est produit un gonflement qui va faciliter le décollage des poils, deux billots de bois, des couteaux qui pendent au plafond…
Le couteau de fleur émoussé enlève les poils qui tombent par terre en petits tas sales, la peau doit est simplement effleurée...
Des heures courbé au-dessus d’un chevalet, à racler, rogner, il est éreinté !
De fréquents rinçages dans la rivière sont indispensables, c'est le gamin qui s'en charge. Il met de côté la laine graisseuse encore chargée de suint, la maitresse s'en chargera plus tard.
Thomas passe d'un billot à l'autre pour ne pas perdre le rythme
La peau revient alors sur le chevalet pour un grattage vigoureux de haut en bas visant à ôter tous les fragments de chair et de graisse d’un côté et tous les poils de l’autre ceci avec une pierre de grès ou des couteaux sans tranchant dits « couteaux ronds ou sourds ». L'enfant et Thomas poursuivent leur travail, Thomas, "bossé"(14) sur les billot, les peaux coincées avec "sa beuille(15)
Il rogne avec soin les bords et retire chaque lambeaux pour donner une forme régulière à la peau
Alors que l'apprenti fait le dernier rinçage, il redresse enfin son dao et ses rintias(16) raidis par l'effort, dehors le ciel est bleu et le soleil à son zénith, eghassae(17)il a le glavio sec, mais la Julienne arrive avec une cllâzée de galettes et le pisse-qenao(18)
Après la merrienne, et une dernière pipe, ils reprennent leur labeur...
Advéprée(19)la Julienne reste s'occuper de la laine, elle a placé la petite marie dans un filet pendu au plafond, l'enfant repue s'endort rapidement au coeur du balancement que sa mère a mis en branle...
Elle prépare un bain de cendres de salicorne et de savon à la graisse de porc et à l'alun pour éliminer le suint, la laine en sortira parfaitement dégraissée qui sera prête au peignage une fois qu'elle sera rincée et séchée.A la saison, elle tond aussi ses moutons...
Thomas quand à lui découvre une padèle remplie du mélange de crottes de chiens qu'il a préparé 8 jours plus tôt...
L'odeur épouvantable se répand aussitôt...mais ils y sont habitués...
Il prépare le bain de confitage en passant la mixture dans un vieux sac au dessus d'une cuve d'eau que le gamin a tiédie pendant le repas
Thomas y met les peaux à macérer en les remuant...
C'est ici que les peaux commencent à prendre tout leur moelleux, leur souplesse...
Il s'adresse à l'arpète:"Tu melayes bin tout les z'oures"(20) et vérifie l'état des peaux qu'il a mis la veille dans le confitage de son pour le déchaulage, au bout de 24 h maximum, il est terminé...mais il prend soin de vérifier l'acidité de son bain avec la chlorophylle des feuilles qui change de couleur en fonction de sa présence ...
Il en prépare un nouveau pour demain et vérifie celui qu'il a préparé la veille en versant l'eau tiède sur le son...
Toute la journée, thomas est entre le travail d'hier, celui d'aujourd'hui et la préparation de celui de demain...
En même temps, il prépare Ene miaojée(21)il a fait fondre l'alun dans de l'eau, avec du sel, de la farine, il basse l'zoe(22)
Il aime faire celà car la mixture sert de baume pour cicatriser ses derlaces…
Plus il y aura d'oeufs et plus la peau sera moelleuse et veloutée...
De decroche en decroche(21) il contrôle la durée du 1er confitage...il ramène du liquide et de l'air dans un repli de peau...si l'air passe à travers les pores, c'est que le confitage est à point, parfois aussi, il presse fortement la peau côté fleur, avec son pouce...
Alors, il ébrive(22) la peau sur la table... elle s'affaisse sur elle même, elle est douce et glisse entre les doigts...
Il la reprend et lui fait à nouveau subir un décrassage avec une coeurse d'ardoise et la rince à nouveau...
Il fonce(23) les peaux dans le bain de son qu'il couvre de pierres pour les maintenir au fond, de temps en temps, ils mélangent...
A ce moment, ilreprend sa mixtre et l'allonge avec de l'eau pour en faire une boullie, il sort les peaux dont le déchaulage est à point, et applique la bouillie sur la peau étendue sur la table, il la fait pénétrer côté chair en frottant uniformément, la couvre de bouillie et la plie en deux côté chair pour l'empêcher de sécher...
Quand il en a quelques unes, il les roule et les empile sous un sac couvert d'une pierre pendant cinq jours...
Les heures passent, la fatigue pèse sur ses épaules, les dernières peaux sont rangées, la lumière change déjà...
Mais la journée n'est pas terminée...
Il reprend les peaux qui ont déjà 5 jours, les secoue pour éliminer la pate séchée ou humide, et les donne à laver au gamin qui les égoutte sur des perches à l'ombre
Il va commencer, avant leur séchage complet, le palissonage de celles qui égouttent depuis la veille, il va les frotter inlassablement côté chair en dessous, contre la planche en les déplaçant énergiquement, d'avant en arrière et d'arrière en avant avec la pression adéquate, pour accentuer leur blancheur,si le cuir est trop sec,pendant la nuit, il les couvrira uniformément de copeaux de bois blanc sans tanin (hêtres, charmes, tilleuls) et humidifiés... il recommencera le lendemain...
Jusqu'à faire du cuir souple, Doujer(28) fin comme de la soie immaculée...
Le finissage exige de l'habileté et de la patience, il faut le temps... le cuir doit rester en pile parfois 3 semaines...
Le finissage à la pierre donnera tout son velouté à la peau...
Après onze, parfois douze heures de trime, ils saetent pu d’ou q’il n-n èt (29) ils rentrent à la maison ...
La Julienne à préparé la soupe grasse, avec le choux et le lard, ce soir c'est fête ! le pain est frais du jour...
Les métiers de notre arbre, le blanconier ou mégissier 1
Aujourd'hui, 9 août, des lambeaux de ciel bleu sont apparus et se sont cachés aussitôt, honteux, sans doute, et je les comprend, de ne savoir lutter contre les nuages gras, boursoufflés de pluie qui en déversent les rideaux par intermitence...
Rideaux...tout à fait cela...on voudrait pouvoir les soulever, éclairer la maison sombre, vidée des éclats de rire des petits...
En Bretagne chez Thomas, le temps passe aussi...la vie est dure en cette fin XVIIème
Nous l'avons vu Thomas Bequet, l'aieul de Philippe est "Bourrelier" et "Blanconier"
Voulant retrouver son parcours, j'ai vite découvert qu'un blanconier c'est, dans d'autres régions de France ce qu'on appelle un mégissier...
Un tanneur de peaux dirions nous ?
Oui...et non...
En effet, la mégisserie est un métier tout à fait particulier de l'industrie du cuir, aussi dur sans doute que celui de tanneur de grande peaux, le mégissier traitait "en blanc" les petites peaux (parfois achetées aux bouchers) pour approvisionner les artisans du cuir souple.
Elle emploit l’alun pour obtenir des peaux "mégis" douces et blanches utilisées dans la ganterie, la cordonnerie et la reliure de luxe
Appelé "mégis" au Moyen-âge, où l'alun est employé dans une solution d'eau, sel, farine, jaune d'œuf, huile d'olive, avec lesquels une pâte est faite qui est étalée sur la peau préalablement "confite" à au moins deux reprises..
On retrouve ce mode de tannage dit minéral, et sa recette, à quelques variantes près dans le manuscrit de Bologne, le Mappae et celui de Rosetti, à l'aide d'alun natif est déjà utilisé par les Egyptiens, les Romains et certains peuples Celtes. Cependant l'origine précise reste inconnue.
Cette technique donne un cuir qui résiste peu à l'eau, mais d'une grande souplesse et d'une blancheur éclatante, (d'où l'appelation de blanconier) Il pouvait être teinté avec des matières tinctoriales à peu près comme pour les tissus, C'est lui aussi qui donnent les premières préparations au parchemin et au vélin avant qu'ils passent entre les mains du parcheminier.
Il a servi pendant des siècles à produire des cuirs souples de couleurs pâles
Le "blanconnier" naturellement, triait, nettoyait la laine et la vendait aussi.
Sans doute que sa Julienne peut aussi en tirer quelques profits en filant la laine
Il était donc à la fois un artisan et un marchand, formant une catégorie hybride difficile à penser dans le cadre des idéologies sociales du temps.
Aussi la corporation, qui était pourtant peu nombreuse, se divisa-t-elle entre une oligarchie de négociants et une plèbe de pauvres maîtres.
Les mégissiers prospérèrent probabement aux alentours de Lamballe producteur de parchemins d'une telle qualité que sa réputation allait jusqu'à Rome, le parchemin le plus apte à recevoir un texte calligraphié et enluminé, est préparé à partir de peaux d'animaux maigres, comme le mouton et la chèvre.Le plus beau parchemin étant le vélin, qui désigne les peaux des animaux mort-nés (veau, agneau, chevreau). Les manuscrits sur vélin étaient les plus rares et les plus chers... De nos jours encore, le vélin de veau est le seul support utilisé par les Juifs pour copier la Torah.
Les cuirs produits s’inséraient aussi dans les courants d’échanges atlantiques et se négociaient surtout à Bilbao, Lisbonne et les possessions coloniales portugaises.
Ils formaient jadis une corporation fort ancienne, à qui il fut donné dès 1270, des réglements qui nous sont parvenus.
Au moment qui nous occupe, deux ans plus tôt en 1778 (1), Jacques Necker(2) avait ordonné une enquête sur la fabrication des cuirs en Bretagne
C’est la première fois que l’« œil et la main de l’État » se fixent sur les activités des « blanconniers », tanneurs et corroyeurs, qui composent cette industrie du cuir, et dont les instruments de travail les plus emblématiques sont le couteau à lame courbe et la « lunette » destinée aux travaux de finition des cuirs.
Le roi veut connaître le nombre de ses « peuples », et leurs facultés contributives (autrement dit, productives) : c’est à cette aune que s’évalue sa puissance [...].
L’un des inspecteurs, Guilloton, souligne toute la difficulté de sa tâche en écrivant, au sujet des tanneurs que « tous ces gens n’écrivent point et ne sçavent ce qu’ils ont vendus, ni ce qui leur reste. Les seuls employés de la Régie Généralle pourroient donner ces comparaisons mais ils disent en estre empêchés par leurs commettants, ils ont constament refusé jusqu’aux noms et domicile des tanneurs ».
Il termine ainsi son rapport « il n’y a de tanneurs et de mégissiers que ce qu’il en faut pour préparer les cuirs nécessaires à la consommation de l’endroit. Ils ne vendent point ailleurs, aussi leur commerce est-il très borné. La plupart ne pourroit l’augmenter faute de fonds pour acheter des peaux ; du reste ces gens cultivent la terre, font tous les commerces ruraux et négligent leurs cuirs qui sont de la plus médiocre qualité ».
Les sites concernés, anciens, se sont développés au cours du XV siècle et sont déjà mentionnés par Jean-Pierre Leguay dans ses travaux sur le réseau urbain breton.
En premier lieu, on peut noter que la localisation des ateliers est inchangée depuis l’époque médiévale. Cette industrie polluante, malodorante, est reléguée, sans doute par contrainte mais surtout par nécessité, dans des sites extra muros, proches des cours d’eau.
Comme au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, les tanneurs de Dinan par exemple se concentrent ainsi dans la rue du Petit Fort et dans celle du Jerzual qui débouche directement sur la Rance.
On remarque par ailleurs, au travers des rôles de capitation qui constituent complément à l’enquête de 1778, d’importants écarts d’imposition entre une majorité de tanneurs qui ne s’acquittent que de quelques livres et une minorité de « marchands tanneurs » aisés, qui se limite parfois à un seul homme et dont on peut penser qu’elle contrôle le marché du cuir des lieux. L’aspect le plus frappant demeure la faiblesse des "jurandes"(3) du cuir.
On note toutefois un certain appauvrissement dans l’éventail des productions puisque la parcheminerie de Lamballe a disparu alors qu’elle jouissait, semble-t-il, d’une grande réputation, qui allait au-delà des limites de la Bretagne et jusqu'au Vatican. Les parcheminiers paraissant s’être reconvertis dans la mégisserie aux XVII et XVIII siècles.
L’inspecteur Libours dresse un bilan assez similaire "Des tanneurs et mégissiers que cet état présente il est bon d’observer qu’à peine y en a-t-il la moitié de bons, et très peu de riches, presque tous les mégissiers (qu’on appelle ici blanconniers) sont en même temps bourreliers et sont très pauvres."
Voilà...tout est dit sans doute...notre Thomas le bourrelier blanconnier, auquel "l'honorable famille" a cependant pris soin qu'il sache écrire et signer, n'est probablement pas très riche...
Peut-être... sachant écrire et compter, se charge-t-il de vendre lui même son travail... Henri Depors souligne d’ailleurs, à ce sujet, « la coïncidence fréquente des localités de tanneries avec des lieux de foire ». C'est vrai, St Cast n'est pas si loin de Plélan où, Selon Guilloton, « ils vendent aux marchés de Plélan à des marchands de toutes les parties de la province qui portent ces cuirs chez eux pour les revendre ».
Ses journées sont d'autant plus longues et pénibles...
Il lui faut s'approvisionner en peaux brutes, en sel, en salicorne, en chaux et en alun pour pouvoir exercer son art.
Car il faut 3,5 livres ou 4 livres de sel par « cuir vert », voire plus lorsque l’opération a lieu en hiver « en hyver, on est obligé d’employer quelques fois jusqu’à 8 ou 10 livres de sel par cuir, parce que les peaux ne sèchent que difficilement et que le danger de la putréfaction dure alors plus longtemps ».(4)
Dieu merci...il n'y a point de gabelle en Bretagne...
Ses prédecesseurs ont eu la vie plus facile..avant 1760 absence quasi totale d'impôt sur les cuirs... seules de modiques « traites foraines », aussi appelées « droits d’entrée et de sortie », sont perçues par des bureaux organisés dans les ports par un édit d’Henri III de 1553.
Mais depuis 1760... du fait de la guerre de Sept Ans (1756-1763). L’édit du 9 août 1759 supprime tous les offices sur les cuirs, pour leur substituer un droit unique perçu au moyen de marques apposées sur les « cuirs verts », à la sortie des boucheries, puis lors de leur mise en fosse et dans leur retrait...
L’édit d’août 1759 prévoit justement des restitutions en cas d’exportation, même si celles-ci diminuent après 1772. Depuis, des dépôts de cuirs verts sont mis en place dans certaines villes portuaires comme Morlaix, Landerneau et Saint-Brieuc, où les tanneurs peuvent se les procurer contre des acquis à caution (5), c’est-à-dire des engagements d’exportation après tannage.
Certainement notre Thomas peut-il aussi tirer profit de cet avantage...
(1) Dominique Derrien, « L’œil sur la lunette », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 114-1 | 2007, mis en ligne le 30 mars 2009, URL : ici
(2)Jacques Necker, financier et homme politique genevois du XVIIIe siècle. Après avoir fait fortune comme banquier à Paris et appuyé par le succès de ses essais en matière de politique économique, il est nommé par le roi Louis XVI comme directeur général du Trésor royal en 1776, puis des Finances, poste auquel il modernise l'organisation économique du royaume en s'opposant au libéralisme de ses prédécesseurs.Promu par la suite ministre d'état, très apprécié du peuple, son renvoi est l’une des causes déterminantes du soulèvement populaire du 14 juillet 1789. Il est aussi le père de l'écrivain Mme de Staël(Wikipedia)
(3)Jurandes:Charge de juré sous l'ancienne monarchie française conférée par élection à un ou plusieurs membres d'une corporation, choisis pour la représenter et défendre ses intérêts
(4)l’Art du tanneur publié en 1764, Jérôme de La Lande
(5)Les marchandises soumises aux acquis à caution payaient les droits ailleurs qu’à leur bureau d’entrée, quelqu’un s’étant porté caution de ce payement.
Les métiers de notre arbre, le bourrelier 2
Thomas est prêt, son mulet harnaché, la carriole chargée, d'un regard appuyé il embrasse son bien le plus cher, sa Julienne et sa petite, il n'en fera pas plus que presser le bras de sa femme de ses doigts rugueux pour lui dire adieu.
Il jette un dernier regard à son enseigne
...
Le voilà parti en tournée, il passe devant "la croix de la cour" en granit qui est dressée là... en bordure du chemin de la cour depuis 1599, près de 190 ans déjà...
Il se dirige peut-être vers la "ville Pichet", tenant de la main son mulet qui tire nonchalamment la charette bachée, où se trouve tout le nécessaire à son art...
Nul doute que sa venue est attendue, de l'ouvrage il y en a après les moissons, il faudra certainement rester quelques jours...
C'est plaisir pour la femme du laboureur, un peu de visite, n'est-ce pas ne peut que contenter ?
L'occasion de savoir ce qui se passe au "bourg", ce qui se dit et...ce qui ne s'y dit pas...
Ces choses dont les hommes ne parlent qu'à mots couverts, et que les femmes, fines mouches, pourront se répeter à l'envie au lavoir... entre deux grandes savonnées qui s'éfilochent dans l'onde et les éclats de rire en cascades qu'on ne peut se permettre qu'entre filles et qui s'envolent dans ce ciel si vaste pour rejoindre tout là-bas... au loin... la mer où les sirènes les volent et les enferment pour mieux séduire les hommes...
Le soir, adossé au mur de la grange où il dormira bientôt, il repense à sa journée, à la veillée la conversation a trainé sur les exploits des gens du Guildo...
On lui a bien souvent raconté la bataille de St Cast contre les Anglais en 1758 (1)... il était trop jeune...2 ans...il n'en garde de souvenir que ce qu'on lui en a dit...
Elle avait cependant apporté la misère, à St Malo d'abord et dès avant en 1757(2)(3) les plus riches des malouins avaient été ruinés et, par suite, le petit peuple réduit à l'état de pauvreté la plus grande et la plus douloureuse...
Au général Anglais Bligh, l'ennemi, car cette néfaste campagne où il chercha la gloire, brisa sa fortune et le couvrit d'infamies...
Elle apporta aussi la honte et le chagrin dans la famille Grumellon de St Lormel, dont Julien "le traître du Guildo" (4) était issu...Dieu merci...son beau-frère Jean, n'en faisait, apparemment pas partie (5)
Cette histoire du Julien...il n'y avait jamais rien compris, il n'était pas le seul, même messire Manet, recteur de la paroisse était formel...Il fallait qu'il y eut un traître et c'était lui !
Il n'avait cependant jamais été condamné, et le 29 août 1759, il été sorti libre des prisons de Rennes ...
En 1780, il habitait encore au Guildo, vis-à-vis du couvent des Carmes, une petite maison d'où il pouvait voir le théâtre même de sa trahison.C'était un homme grand, maigre, portant cheveux longs et barbe noirs, les yeux bruns, le visage ovale le front haut et le nez mince, marchant droit et avec une sorte de tournure militaire.
Il vivait seul, et personne ne le hantait" (fréquentait).
"Souvent, les enfants le poursuivaient, en lui criant : « Va donc montrer le passage aux Anglais !"
Ni lui, ni personne ne l'avait plus jamais revu depuis, il était comme disparu...comme une vilaine idée qui vous poursuit sans relache, et se plante dans votre coeur à chaque instant, et tout à coup s'évanouit sans autre cause qu'elle n'était apparue ...
Le fils de la maison qui est pêcheur a évoqué aussi "la dame blanche" pour expliquer cette journée de bataille
Aux environs de Saint-Malo, lorsque des rubans d'azur apparaissent après gros temps, on les appelle « Sentes de la Vierge » elles sont la marque laissée par Marie, la mère du Christ, qui est descendue sur les flots enragés pour les calmer.
Lors de la bataille de 1758, une dame blanche s'éleva dans l'air, sortant du vieux puits du village de l'Isle, patrie de sainte Blanche, c'était la Sainte Vierge qui jusque-là était restée inerte dans sa niche ...Elle descendit sur le rivage et glissa sur les eaux déroulant sans fin son voile de mousseline à la crête des dunes...
Voilà pourquoi, disait-il, pendant tout le combat, les Anglais tirèrent trop haut et ne firent que peu de mal aux troupes françaises.Il en voulait pour preuve le sillage aérien de son voile resté depuis sur les eaux dans ces parages laissant de longues et éternelles traînées blanches....
Les pêcheurs de la baie de Saint-Cast racontaient que, la sainte Blanche, née dans leur village, où elle est l'objet d'un culte, avait déjà été confrontée aux Anglais et que, l' ayant surprise ils l'avaient emmenée sur un vaisseau jusqu'à Londres, qu'elle leur échappa, et, cheminant sur l'eau, elle revint en quelques heures à son pays natal.
"Son parcours, qui est parfois encore visible, est le « Chemin de sainte Blanche ".
Plus tard, elle épousa un capitaine de vaisseau qu'elle suivit à la guerre, il fut tué dans un combat, et le découragement se mettait dans l'équipage lorsque la sainte sauta à la mer, et se dirigea à pied sec vers les Anglais qui s'enfuirent en toute hâte devant l'effroyable prodige.
Traversant la mer où elle laissa un chemin de brume immaculée, elle vint se replacer dans sa niche.
C'est vrai, Thomas en convenait..Lorsqu'il fait calme, et que la marée est à peu près haute, on remarque dans les baies, des rubans d'azur plus clair comme festonnés d'argent qui se détachent sur le bleu d'alentour...
Il remercia la vierge de cette aide providencielle et se signa
Oui... encore une fois une bonne journée de labeur...
Il pense à sa Julienne, grosse pour la seconde fois...
Nous sommes en 1784, il espère cette fois un petit gars, n'a-t-il pas déjà une fille la jolie petite Marie aux yeux d'un bleu si profond ?
Il ne se lasse pas de ses gazouillis, de son minuscule minois et des ses poignets si dodus, ils sont heureux, jeunes, forts, leur vie si pleine commence à peine...
L'enfant viendra au printemps, à la saison des peaux...
Une autre saison....une autre histoire...
Il vide sa pipe en la tapant sur son sabot, se lève, un peu raidi par la fatigue de la journée et rentre se coucher dans la bonne odeur du foin
(1) Persée : La trahison du Guildo d'après les documents du procès
(2)La guerre de côtes en Bretagne au XVIIIe siècle : Saint-Malo et la région malouine après les descentes anglaises de 1758 pages308/309
(3) le montant total des dévastations commises par les Anglais en 1758 s'éleva à 3.913.474 livres,18 sous,6 deniers(dossier C:4709 des Archives d'Ille et Vilaine)
(4) Julien Charles Grumellon sa tante, Henriette Jeanne, fait partie de nos ancêtres
(5) Jean Grumellon
Les métiers de notre arbre, le bourrelier 1
Pas de joli soleil aujourd'hui...
Le ciel est bas chez nous...
Nos petits partis en balade par monts et par vaux pour rejoindre la mer, le coeur enflé, déjà, de la joie des vacances, l'ont emporté dans leurs bagages
Ils me reviendront dorés comme des petits pains, blonds comme les blés, les pommettes roses de plaisir et les yeuxpétillants de bonheur
Je vois déjà le tableau de leur retour déjà espéré, revêtu des couleurs si tendres et pourtant si gaies et lumineuses du bonheur familial.
Ne point se laisser prendre par la morosité du ciel...

Dans cette lumière filtrée de brume, les couleurs de l'Avesnois sont encore, comme hier, des dégradés des verts les plus vifs, et les fleurs persistent à épanouir avec onctuosité les velours de leurs charmes...
Beau temps pour faire un tour dans mon arbre, et aller de branche en branche visiter nos aïeux courir l'aventure à leur bras...aller de siècle en siècle leur apporter mon bonjour et mon affection....
Et justement voici Thomas (Benoit) Bequet
Pour ce que je sais, il est quatrième du nom depuis 1595, la famille n'en restera pas là...4 au moins suivront encore...
Il est un des 4ème arrière-grand-père de Philippe né en 1756 à Saint Cast le Guildo
C'est sa fille Jeanne qui s'est allièe aux Péan de Saint Cast, elle a marié Joseph Mathurin le laboureur...
Thomas qui signe d'une écriture un peu enfantine mais cependant déliée, est le fils ainé d'une famille "honorable"
Son grand père (dont je n'ai pas encore trouvé le métier) possède lui une signature élaborée terminée par la grille élégante que l'on retrouve le plus souvent chez les gens de robe.
On peut d'ailleurs noter que son arrière grand-père né à St Germain de la Mer en 1635 est qualifié de "maître" dans les actes dans lesquels il est cité, est-ce un titre de compagnonage ?
Sa grand mère Françoise Lhostellier est la fille de Jacques "honorable homme" sieur de la Pôterie à Landébia
Thomas et sa famille vivent au village de La Cour en Saint Cast dans les Côtes d'Armor
C'est son métier qui m'interpelle aujourd'hui, plus exactement ses métiers, car il semble que Thomas en ai deux...
Il est "Bourrelier" ET "blanconnier" (ce qu'on appelle ailleurs "mégissier")
Alors...pourquoi deux métiers ? et d'abord quels métiers ?
Le métier de bourrelier est très ancien. Il serait apparu en France au IVème siècle.
En 1268, les statuts de la corporation indiquent qu'ils sont "faiseurs de colliers à cheval et de dossières de selle et de tout autre manière de bourrellerie".
A partir de 1400, chaque apprenti peut devenir maître après avoir accompli son chef-d'oeuvre, en l'occurence un harnais complet.
Plus tard, la corporation se divisa en bourrelier (dans les campagnes) et sellier (plus citadin).
La principale matière travaillée par le bourrelier est le cuir de boeuf ou de vache qui, lorsqu'il est de bonne qualité, est le plus résistant.
Pour certaines pièces, il utilisait parfois le cuir de mouton. Le bourrelier devait aussi utiliser différents tissus, toiles caoutchoutées, moleskine. Pour fabriquer les colliers, il devait également travailler le bois et utiliser des clous, rivets, ferrures et autres pièces de métal, ainsi que de la bourre (poils d'animaux ou fillase de chanvre) - d'où le nom de ce métier.
Bourrelier... magnifique artisanat, ainsi donc, Thomas travaille "la bourre" et le cuir, il faisait et entrenait les harnais de cheveaux, les licols,les coussins, courroies pour mettre les bêtes au joug, mais aussi les bâches, capotes, tabliers et besaces...
Les bêtes de somme, chevaux, boeufs et âne, lui fournissent amplement du travail.

Imaginez son atelier où défilent les paysans du village,
en ce temps là...
tout le monde avait des bêtes au travail, c'est un lieu de rencontre...
Comme chez le maréchal ferrant... le temps de bruler une pipe d'échanger les nouvelles...
Leur atelier est aux hommes ce que le lavoir est au femmes...
Les hommes s'arrêtent un moment et discutent entre eux des petits événements qui jalonnent leurs jours et leurs champs...
La conversation ne l'empéchait pas de travaillait à créer les harnais et à ravauder les harnachements.
Son premier travail consistait à "poisser" de longues aiguillées de fil de chanvre, d’une longueur de trois mètres environ...
Il engluait ce fil en le tirant sur son genou dans un morceau de cuir plié contenant une noisette de poix, puis il le lissait avec un chiffon de façon qu’il glisse bien à la couture. Il tortillait ensemble deux, trois ou quatre brins, selon la résistance désirée, il appointait le cordonnet obtenu et l'enfilait une aiguille à chacun de ses bouts pour permettre une couture croisée.
Il maintenait son cuir avec des pinces après avoir percé les avant-trous avec son alène.
Il se protégeait parfois les paumes sous un gantelet appelé "manique".
Le manche arrondi d’une alène, en buis, servait au besoin à enfoncer l’aiguille".
Il confectionnait les harnais sur mesure, mesurant l’encolure du cheval ou des boeufs avant de réaliser le collier, évaluant la largeur de la selle en pouces.
Avec ses outils, ses pinceaux, ses bidons d’huile, il allait même entretenir les harnais à domicile, brossant les licous, grattant les sous-ventrières, nettoyant les martingales, graissant les brides, huilant les sellettes.
Parfois appelé le "marquis de la croupière" il était responsable de la bonne tenue des attelages de la région.
Et donc, régulièrement, une fois l'an le voilà qui s'en va avec sa cariole remplie de ses outils, et visite chaque ferme pour "faire le tour" des révisions, parfois, à l'occasion, peut-être aussi fabriquait-il quelques matelas de crin ou de laine pour quelques sous de plus...
Déjà, il se prépare, c'est demain qu'il faudra commencer la tournée...

